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Un autre regard pluriel sur la marche de l’Afrique et du reste du monde

Archive mensuelle juillet 2017

ParRichardMBK

Barack Obama, un président « exceptionnel »

GRANDS DOSSIERS DE DIPLOMATIE

Barack Obama, un président « exceptionnel »

 

Élu pour un premier mandat le 4 novembre 2008, et en fonction depuis le 20 janvier 2009, le président Barack Obama s’est vu attribuer le prix Nobel de la paix le 9 octobre 2009 « pour ses efforts extraordinaires en faveur du renforcement de la diplomatie et de la coopération internationales entre les peuples ». En poste depuis moins d’un an, il aurait infléchi la politique étrangère américaine avec une approche plus consensuelle et multilatérale, « créant un nouveau climat dans la politique internationale », selon le président du comité Nobel. Certains ont jugé ce prix prématuré et inattendu. (© Drop of Light/Shutterstock)

Il est sans doute trop tôt pour affirmer que Barack Obama fut un grand président. Six mois avant la fin de ses huit années à la Maison-Blanche, il jouissait d’appréciations favorables qui dépassaient les 50 % de la population américaine mais, au chapitre de la politique étrangère, il est encore l’objet de nombreuses critiques.

On reproche à Barack Obama d’avoir renoncé au leadership américain dans le monde, d’avoir considérablement miné la crédibilité des États-Unis auprès de ses alliés et de laisser souvent l’initiative à d’autres acteurs, notamment la Russie. Aux yeux de la droite américaine, il a renoncé à épouser l’« exceptionnalisme », posture selon laquelle les États-Unis auraient occupé une position toute spéciale dans les relations internationales, y jouant un rôle providentiel.

Du côté des démocrates et des milieux de gauche, Obama est accusé d’avoir trahi l’idéal qu’il annonçait en campagne électorale et dans les grands discours de la première année de sa présidence. Obama ne s’est pas distingué, comme semblaient le prévoir ceux qui lui ont accordé un prix Nobel de la paix à l’automne 2009, comme le héraut d’un monde nouveau. Il a plutôt poursuivi la « guerre au terrorisme » qu’avait déclarée George W. Bush, tout en se gardant d’utiliser le terme. Il a accéléré le recours aux avions robots dits « drones » pour éliminer certains leaders de mouvements terroristes. Il laisse une situation désastreuse au Moyen-Orient et rien d’impressionnant ailleurs dans le monde.

En dépit de toutes ces critiques, qu’elles soient fondées ou non, Barack Obama passera tout de même à la postérité comme un président exceptionnel. Le premier afro-américain, le premier sans racines européennes et, pourrait-on dire, le premier intellectuel à devenir président depuis fort longtemps. D’après Charles-Philippe David, il est « certainement l’un des présidents les plus intelligents, les plus proactifs et les plus ouverts aux débats » (1) depuis Franklin Roosevelt.

Il y a plus encore. Ce président a offert une rare combinaison d’idéalisme et de pragmatisme inspirée par une pensée théologique. Il a reconnu, comme aucun de ses prédécesseurs depuis la Deuxième Guerre mondiale, la limite de la puissance américaine. Il a voulu, comme personne avant lui, se dissocier des dogmes du « National Security State » (2).

Idéalisme et pragmatisme

Obama est d’abord apparu comme un grand idéaliste en raison de son engagement à mener une politique étrangère nouvelle et de son insistance sur son « mindset » ou état d’esprit qui l’amenait à rejeter l’engagement militaire américain en Irak. Son idéalisme est bientôt tempéré cependant par une attitude réfléchie, prudente et pragmatique dans les décisions à prendre en matière internationale. La formation de son premier cabinet est à ce titre éloquente, dans la mesure où ses nominations semblent expressément conçues pour refroidir ses ardeurs pacifistes : une secrétaire d’État (Hillary Clinton) reconnue comme plus disposée que lui au recours militaire, un secrétaire à la Défense républicain hérité de l’administration de George W. Bush (Robert Gates) et un conseiller en matière de sécurité nationale issu des milieux militaires (James Jones).

Obama s’est dit lui-même fervent disciple du théologien Reinhold Niebuhr ; sa manière de concevoir la politique étrangère et de prendre les décisions les plus importantes en sont le reflet. On sait que Niebuhr a exercé une forte influence sur les intellectuels américains de l’école réaliste. Son ouvrage, The Irony of American History (3), publié en 1952, dénonce l’hypocrisie des dirigeants américains qui ont mis en œuvre des politiques d’une moralité douteuse tout en se croyant vertueux, tout en prétendant agir selon les desseins de la Providence divine. Cette pseudo-moralité de la politique étrangère des États-Unis et surtout la bonne conscience de ses acteurs ne trouvent aucune grâce à ses yeux. Dans un livre qui s’intitule fort à propos The Irony of Barack Obama (4), Holder et Josephson livrent un exposé étendu de la doctrine de Niebuhr en y voyant un écho dans la plupart des grandes décisions d’Obama au cours de son premier mandat. Selon eux, Obama reconnaît que la décision politique n’est jamais purement rationnelle : « cette lucidité est fondamentale pour le pragmatisme et l’équilibrage des intérêts selon Obama » (5). Il dénonce l’exceptionnalisme absolu et les décisions instinctives. Pragmatique et réaliste, il gouverne au ras des faits bruts et des nécessités de l’intérêt national. Le slogan « Don’t do stupid things » traduit bien un minimalisme inspiré par la prudence et le souci constant d’équilibrer les options.

Pour soucieux qu’il soit de guider son pays vers une « union plus parfaite » et un rôle bienfaisant sur la scène internationale, il est toujours inspiré par la réflexion, le souci d’entendre toutes les opinions, de peser patiemment le pour et le contre. Dans son discours d’Oslo en décembre 2009, par exemple, il prépare la voie à la décision prudente et mesurée d’intervenir en Libye en 2011 (6). James Mann voit dans le discours d’Obama un mélange entre le réalisme de Henry Kissinger et Brent Scowcroft, d’une part, et l’idéalisme de Woodrow Wilson, d’autre part (7). Le 44e président lui-même confesse dans une grande entrevue du printemps 2016 qu’il est rempli d’admiration pour le conseiller du premier président Bush pour la sécurité nationale (8).

Rejet de l’exceptionnalisme

C’est sans doute, pour une bonne part, en raison de ce pragmatisme qu’Obama en vient à rompre avec une grande tradition américaine selon laquelle les États-Unis, bénis par la Providence, sont voués à une destinée exceptionnelle, soit celle de présenter un modèle pour le monde ou d’assurer un leadership à tous les peuples de la planète. Tous les discours de présidents américains sont empreints de cette conception. Obama lui-même ne se prive pas de célébrer la grandeur de son pays et le bien-fondé de ses politiques. Il revient souvent sur le fait qu’aucun autre pays ne permettrait une ascension politique aussi spectaculaire que la sienne. Mais il reconnaît volontiers que l’histoire de son pays n’est pas sans tache. Il va même jusqu’à admettre des erreurs toutes récentes en matière de politique étrangère américaine. Dans son discours à l’Université du Caire, le 4 juin 2009, faisant allusion au rôle de la C.I.A. dans le renversement de Mossadegh de 1953, il confesse que le gouvernement de son pays « a joué un rôle dans le renversement d’un gouvernement iranien démocratiquement élu ».

Il pratique un leadership discret, recherchant constamment l’appui des alliés. Il reconnaît la limite des moyens de la puissance américaine. Dans son discours du 1er décembre 2009 à West Point, il abandonne la rhétorique de ses prédécesseurs (9). Il reconnaît que « le pouvoir américain de déterminer le cours de l’histoire n’est pas absolu » (10). « Le véritable leadership, déclare-t-il dans son discours du 28 mars 2011 annonçant au peuple américain l’intervention militaire en Libye, crée les conditions et les coalitions qui permettent aux autres de se joindre à nous » (11). James Mann y voit une approche sans précédent depuis la Deuxième Guerre mondiale (12).

Obama semble bien aussi accepter le défi de gérer le déclin relatif des États-Unis. On pourrait attribuer, il est vrai, les changements qu’apporte Obama à la conduite de la politique étrangère à la situation nouvelle des États-Unis, affectés par une grave crise économique dans un monde où leur suprématie n’est plus absolue, si elle l’a jamais été. Selon Robert Singh, « les aspects postaméricains de la politique étrangère des États-Unis viennent moins de lui personnellement que du climat international inhospitalier dans lequel les États-Unis ont forcément émergé bien avant son arrivée à Washington » (13). Il faut bien constater qu’avec un système international dans lequel la Chine joue un rôle grandissant, de même que plusieurs puissances émergentes, le rôle des États-Unis ne peut plus être celui qu’il était encore à la fin du deuxième millénaire. Il serait impensable aujourd’hui de parler de « moment unipolaire » comme on le faisait, d’ailleurs déjà inopinément, en 2000. Le défi contemporain se résout à mesurer les engagements et les responsabilités américaines selon des capacités relativement déclinantes. Il semble bien, selon Paul Sharp, que le président Obama prend conscience de ce défi. Dans un discours de novembre 2010, au retour d’une conférence du G20 à Séoul, il déclarait : « Nous sommes un pays très grand, très riche, très puissant. Nous avons exercé une influence hors mesure sur le monde durant un siècle. Mais nous sommes désormais dans une situation où un grand nombre d’autres pays vont très bien et se prennent en main et deviendront naturellement plus assurés dans l’expression de leurs idées et de leurs intérêts. C’est une bonne chose » (14).

Obama demeure profondément préoccupé par les hauts et les bas de l’opinion publique. Mais il résiste toujours à faire écho à quelque manifestation de paranoïa. C’est là ce qui explique sans doute sa réticence à parler de « guerre globale à la terreur », même quand il la pratique. Cela explique aussi son effort pour occulter certaines interventions militaires, sinon pour les limiter. Obama est toujours aux antipodes des triomphalismes populaires à la Reagan ou à la Bush fils. En témoignent d’ailleurs les nombreuses critiques des faucons et de ceux qui l’accusent de pratiquer une politique étrangère tiers-mondiste, reflétant les origines africaines de son père (15). On lui a aussi vivement reproché de rejeter l’exceptionnalisme américain. Quand on lui a demandé de s’expliquer à cet égard, il a répondu qu’il croyait à l’exceptionnalisme américain tout comme les Britanniques ont raison de se croire exceptionnels, de même que les Grecs et les autres (16).

Rejet du réflexe militariste

Dans cette veine, Barack Obama a toujours éprouvé un certain malaise en regard de l’énorme puissance militaire américaine. Certes il n’a jamais voulu écarter l’utilisation de la force ; en témoignent tous ses discours à ce sujet, sa disposition à renforcer les effectifs militaires en Afghanistan à l’automne 2009 après de longues semaines d’hésitation, le recours fréquent aux assassinats ciblés au moyen des drones, l’organisation complexe de la capture de Ben-Laden en 2012, l’intervention en Libye, la guerre déclarée contre le soi-disant État islamique à compter de septembre 2014 et l’accroissement des effectifs militaires durant ses deux mandats.

Il restera cependant dans l’histoire comme un président qui a tenu à résister à ce qu’on peut appeler le réflexe militariste de la grande puissance américaine, la tentation de recourir spontanément soit à l’exercice de la puissance, soit à la menace la plus crédible possible de l’intervention militaire. Or, aux yeux de la plupart des « élites de la politique étrangère », la crédibilité des États-Unis auprès des ses alliés comme de ses adversaires réclame l’utilisation ponctuelle de la puissance. C’est là ce qu’on pourrait entendre comme une donnée essentielle du « National Security State », c’est-à-dire un appareil d’État fortement conditionné par la panoplie des moyens militaires. Notons en passant que le ministère américain de la Défense, le Pentagone, constitue la plus grande entreprise industrielle au monde, gérant un budget annuel qui dépasse les 700 milliards de dollars américains et dont le pouvoir et l’influence s’étendent sur l’ensemble du gouvernement de Washington et sur plusieurs secteurs de la société américaine.

Dans un discours à l’académie militaire de West Point, au printemps 2014, le président Obama met en garde son auditoire contre ce recours excessif à la force pour réagir aux crises internationales : « Mais dire que nous avons intérêt à promouvoir la paix et la liberté au-delà de nos frontières ne signifie pas que tout problème a une solution militaire. Depuis la Deuxième Guerre mondiale, certaines de nos erreurs les plus coûteuses sont venues non pas de notre retenue, mais de notre disposition à nous précipiter dans des aventures militaires sans réfléchir à toutes les conséquences – sans mobiliser un appui international et établir la légitimité de notre action ; sans expliquer franchement au peuple américain les sacrifices requis. Les propos sévères font souvent la une des journaux, mais la guerre se conforme rarement aux slogans. (…) Mais une intervention militaire américaine ne peut pas être la seule – ni même la principale – composante de notre leadership en toutes circonstances. Ce n’est pas parce qu’on a le meilleur marteau qu’on doit voir chaque problème comme un clou. »

Obama devient plus explicite à l’endroit de l’establishment militaire et des milieux de la capitale nationale dans l’entrevue magistrale qu’il accorde à Jeffrey Goldberg en mars 2016. Il voit dans l’obsession de la crédibilité une sorte de fétiche : « larguer des bombes simplement pour prouver que vous êtes capable de le faire est la pire raison pour utiliser la force » (17).

Il se défend ainsi de ne pas être intervenu en Syrie après avoir laissé entendre qu’il le ferait si le régime Assad allait jusqu’à employer des armes chimiques pour mâter ses citoyens rebelles. Au moment où le dictateur a franchi ce que le président américain avait appelé une ligne rouge, Obama a tergiversé puis, devant le refus du Royaume-Uni de se joindre aux États-Unis dans une opération punitive, alors que la France y était disposée, il s’est contenté de demander un appui au Congrès, qui lui fut refusé. Il a dû recourir ensuite au président russe, Vladimir Poutine, pour obtenir qu’Assad renonce volontairement aux armes chimiques. On a vu dans ce retrait la grande faille de l’administration Obama, un aveu de faiblesse, voire une trahison des engagements américains et du leadership habituel des États-Unis dans une des zones les plus troublées de la planète. Il est difficile de ne pas attribuer à Obama une grande part de responsabilité devant l’hécatombe consécutive au peu d’appui accordé aux rebelles syriens.

Le 44e président plaide non coupable en évoquant le bourbier dans lequel seraient entrés les États-Unis s’ils étaient intervenus. Comment n’auraient-ils pas hérité de la responsabilité de mettre en place un nouveau régime, comme ce fut le cas en Irak ? Comment une intervention n’aurait-elle pas constitué un piège dans lequel les Américains se seraient empêtrés, comme cela s’est produit si souvent dans le passé ?

Mais alors, pourrait-on rétorquer au président, pourquoi avoir menacé d’intervenir, pourquoi avoir blâmé sévèrement le gouvernement syrien et invité Assad à démissionner ? « C’est là, dit-il, un étrange argument, cette idée que si nous avons recours à notre autorité morale pour affirmer que ce régime est brutal et qu’il ne devrait pas traiter son peuple de cette façon, nous sommes alors obligés d’envahir le pays et d’installer un gouvernement de notre choix. » (18)

Quoi qu’il en soit du bien-fondé de l’argument d’Obama, on se souviendra certainement de lui pour avoir résisté, correctement ou non, aux élites de Washington qui, pour la plupart, l’enjoignaient à fonder la crédibilité américaine sur l’usage de la force.

Même si ce président ne se sera pas privé, par ailleurs, de recourir abondamment aux drones dans la lutte au terrorisme et de bombarder systématiquement les forces djihadistes en Irak et en Syrie, il aura été aussi un adepte de la diplomatie. L’accord conclu avec l’Iran à l’été 2015 pour prévenir l’acquisition d’une force nucléaire par ce pays constitue un grand succès de son administration et le résultat de longues et pénibles négociations. Cet accord n’a pas fait l’unanimité à Washington, loin s’en faut. Il a été aussi fortement réprouvé par les alliés traditionnels des États-Unis au Moyen-Orient, en Israël et en Arabie saoudite. Les résultats n’en sont pas encore évidents, mais cela demeure un grand moment de la diplomatie d’Obama. Il en va de même du rétablissement des relations diplomatiques avec Cuba et des accords de Paris en décembre 2015 sur les changements climatiques.

Quel bilan des années Obama ?

Le président Obama a caressé de grands objectifs en politique étrangère. Il allait modifier l’axe géopolitique de la présence américaine dans le monde en établissant un nouveau pivot en Asie. L’émergence considérable des pays d’Asie, leur énorme population et leur poids économique laissent croire que l’avenir appartient à cette région. Obama s’y intéresse d’autant plus qu’il n’a pas de racines en Europe et se propose d’évacuer le bourbier du Moyen-Orient, ce qui apparaît opportun dans un contexte de dépendance décroissante vis-à-vis des pays producteurs de pétrole. Mais la menace continue, brutale et grandissante des djihadistes du soi-disant État islamique et d’Al-Qaïda oblige Washington à poursuivre ses opérations militaires dans cette région. Le pivot asiatique n’aura pas vraiment pris forme.

Obama se proposait encore d’engager de nouvelles relations avec la Russie. Après huit ans, l’antagonisme n’a pu que s’accentuer entre les deux grandes puissances nucléaires, au point de rappeler l’époque de la guerre froide. Poutine en porte une grande part de responsabilité, mais Obama n’a sûrement pas fait preuve d’une grande habileté diplomatique dans ce dossier. Il n’a pas réussi davantage au chapitre du contentieux israélo-palestinien. Le Premier ministre Netanyahou lui a tenu tête, au point d’aller se faire applaudir par le Congrès en 2015, à la barbe du président. Obama n’a pas eu plus de succès dans le monde arabo-musulman. Même après son discours mémorable au Caire en 2009, les perceptions négatives à l’endroit de Washington prévalent toujours dans les populations du Moyen-Orient.

Malgré cette situation peu enviable, Obama peut terminer son mandat la tête haute à la face du monde. Les États-Unis dominent toujours la scène internationale et leur puissance, pour déclinante qu’elle soit, est toujours considérable à plus d’un titre. La présidence d’Obama aura été marquée non pas par l’exceptionnalisme américain, mais par une combinaison exceptionnelle d’idéalisme et de pragmatisme, une prise de conscience de la mesure limitée de la puissance et une résistance à des démonstrations excessives de force militaire au nom du maintien d’une sacro-sainte crédibilité.

Notes
(1) Charles-Philippe David, Au sein de la Maison Blanche : De Truman à Obama, la formulation (imprévisible) de la politique étrangère des États-Unis, Québec,  Presses de l’Université Laval, février 2015, p. 921.
(2) Expression fréquemment employée par les critiques du système militaro-industriel des États-Unis.
(3) Reinhold Niebuhr, The Irony of American History, New York, Scribner, 1984.
(4) R. Ward Holder & Peter B. Josephson, The Irony of Barack Obama: Barack Obama, Reinhold Niebuhr and the Problem of Christian Statecraft, Burlington (VT), Ashgate Publishing Company, 2012.
(5) Holder & Josephson, op. cit., p. 100.
(6) James Mann, The Obamians: The Struggle Inside the White House to Redefine American Power, New York, Viking, 2012, p. 154 : Holder & Josephson, op.cit., p. 128 ss.
(7) James Mann, op. cit., p. 166.
(8) « Obama, contrairement aux interventionnistes libéraux, est un admirateur du réalisme de la politique étrangère du président George H. W. Bush et, en particulier, du conseiller en sécurité nationale de Bush, Brent Scowcroft («J’adore ce type», m’a dit une fois Obama). » Jeffrey Goldberg, « The Obama Doctrine », The Atlantic, avril 2016. 
(9) James Mann, op. cit., p. 139-140. 
(10) Holder & Josephson, op.cit., p. 128.
(11) Mann, op. cit., p. 294.
(12) Mann, op.cit., p. 300.
(13) Robert Singh, The Post-American Foreign Policy of Barack Obama: The Limits of Engagement, Londres, Bloomsbury, 2012.
(14) Paul Sharp, « Obama, Clinton and the Diplomacy of Change », in Paul Sharp et Geoffrey Wiseman (dir.), American Diplomacy, Martinus Nijhoff, Leiden, Boston, 2012, p. 174-175.
(15) Voir Mann,  op.cit., p. 72-73.
(16) Cité par Renshon, Barack Obama and the Politics of Redemption, New York, Routledge, 2012, p. 93
(17) « The Obama doctrine », op.cit.
(18Ibid.

ParRichardMBK

ADAPTER LES FORCES DE DÉFENSE ET DE SÉCURITÉ AUX MENACES ACTUELLES

 

Serge Michailof

1) Quelles sont ces nouvelles menaces ?
Les menaces qui pèsent désormais sur nombre d’Etats africains n’ont – elles pas changé de nature ?
N’y a t- il pas des caractéristiques particulières aux pays où ces menaces se développent ? Quels sont les problèmes fondamentaux non sécuritaires auxquels font face ces pays ?
 
Quels pays et quelles régions en Afrique sont principalement concernés par ce nouveau type de menaces ?
 
Quels sont les principaux dangers posés par ces menaces ?
Ces menaces s’inscrivent –elles dans le cadre d’un arc de crise régional ou sont- elles spécifiques à l’Afrique et/ou à certains pays africains très particuliers ?
Peuvent- elles provoquer des déstabilisations régionales aux conséquences majeures ?
On constate des « départs de feu » dans des régions qui elles mêmes,constituent de véritables poudrières. Comment faire face à ces nouvelles menaces ? Faut- il se contenter de traiter les départs de feu ?
 
Au centre du Mali, divers groupes armés profitent de la faiblesse de l’appareil d’Etat pour instrumentaliser les difficultés économiques, sociales et politiques locales. L’insécurité conduit les villages à créer des milices d’autodéfense. L’insécurité ne risque-elle pas de se généraliser et l’économie locale de se paralyser ? S’agit- il d’un exemple caractéristique ces nouvelles menaces où se conjuguent interventions extérieures et graves problèmes internes ?
 
2) Comment y faire face ?
Ce type de conflit peut- il être réglé par des armées étrangères ?
 
Ces conflits peuvent-ils être définitivement résolus par de seuls moyens militaires ?Ne faut- il pas, en parallèle de l’extinction des départs de feu, « désamorcer les poudrières » et comment ?
Pour ce faire, quel peut être le rôle de l’aide internationale ? Mais celle-ci a été massive en Afghanistan et elle a pourtant échoué. Mais pourquoi donc ? Ne risque t- elle pas d’échouer aussi en Afrique ?
Une des réponses classiques à ces menaces est le recours à des forces de maintien de la paix des Nations Unies. Que penser de leur efficacité à court et long terme et de leur rapport coût efficacité ?
S’il importe de reprendre le contrôle de régions et de populations qui ont partiellement ou totalement échappé au pouvoir de l’Etat central, ne faut-il pas renforcer considérablement non seulement les forces armées nationales, mais aussi l’ensemble des autres institutions régaliennes : justice, gendarmerie, police et administration territoriale ? Pourquoi ceci n’a-t-il pas été précisément la voie suivie en Afghanistan ?
Comment procéder pour ce faire ? Des programmes de formation et d’équipement sont- il suffisants ou faut-il envisager des réformes plus ambitieuses ?
Quels sont les obstacles de nature technique et organisationnels qui compliquent la reprise en main des institutions correspondantes ?
 
N’y a-t-il pas en plus, des obstacles de nature politique ?
 
Quid du financement de tels programmes ? Ces pays ont-ils la capacité financière pour cela ?
 
Si une prise en charge internationale des dépenses de sécurité de ces pays est nécessaire,ceci pose-t-il un problème financier à la communauté internationale ?
 
Une telle prise en charge externe de ces dépenses de sécurité serait-elle justifiée et comment ?
 
Un tel financement externe d’une partie des dépenses de sécurité de ces pays ne va-t-il pas se heurter à de multiples obstacles ? Les grandes agences de développement multilatérales sont elles d’accord pour cela ? Les opinions publiques occidentales y sont-elles prêtes ? Est-il envisageable de changer les pratiques des bailleurs pour la prise en charge des dépenses militaires ou des dépenses de sécurité relevant de l’appareil régalien non militaire ?
Comment sortir d’une approche comptable de la sécurité qui conduit ces pays qui sont tous sous surveillance du FMI à dimensionner leurs budgets sécurité en fonction de leurs ressources propres et habituellement mobilisables et à répondre aux urgences sécuritaires par des collectifs budgétaires qui creusent des déficits non financés et amputent les dépenses de développement, sans pour autant répondre aux besoins réels de sécurité ?
 
Y a-t-il des alternatives à la prise en charge directe des dépenses militaires et sécuritaire par l’aide internationale auxquelles manifestement répugnent les agences de développement ? Qu’en est – il d’approches indirectes par des appuis budgétaires ?
 
N’y a-t-il pas à cette prise en charge indirecte du coût de la sécurité par l’extérieur, des obstacles difficiles à surmonter et lesquels ?
 
Ne faut-il pas sortir ces pays d’une logique d’urgence réactive qui les conduit à de mauvais choix ?
 
Ne faut-il pas introduire une grande transparence dans un secteur accusé à tort ou à raison de grande opacité. Comment faire ?
 
Comment associer à ces approches FMI et Banque mondiale ?

Auteur de “Africanistan, l’Afrique en Crise va t- elle se retrouver dans nos banlieues » Fayard 2015.
Le rapport de la fiscalité au PIB de ces pays est de l’ordre de 16 à 20 %. Les dépenses de sécurité ont été en gros multipliées par 3 depuis 2012 et, sans pour autant pouvoir répondre à ces menaces, atteignent 6 à 7 % de leur PIB au moment où leurs dépenses sociales explosent avec 40 à 50 % de leur population qui a moins de 15 ans.

ParRichardMBK

Jerry Rawlings : de la Révolte à la Démocratie

Giovanni C. DJOSSOU

 

 

« La révolte naît du spectacle de la déraison, devant une condition injuste et incompréhensible » (A. Camus, L’Homme Révolté)

En ce début d’année 2011, les peuples d’Afrique du Nord donnent un nouveau relief à ce mot de Camus.  On ne peut que se réjouir de ce mouvement devenu irrépressible, insufflée par la jeunesse de Tunis et du Caire.

Cela étant dit, on est en droit de se demander ce qu’il adviendra de ces peuples ; quand la révolte laissera place à la révolution ; quand la contestation unanime d’un régime se transformera en discutions pour la mise en place du prochain. D’aucuns se réjouissent de cet élan de démocratie au Maghreb et au Moyen-Orient ; d’autres, s’inquiètent (à tort ou à raison) de la possible influence des Frères Musulmans dans la nouvelle Egypte ; Enfin, le leader Libyen lui-même brandit à l’occident le spectre de l’immigration et du terrorisme s’il n’est plus en place.

Le temps crucial du changement n’est pas  plus le soulèvement que la reconstruction.

Des pays d’Afrique, ont déjà, par le passé, pris leur destin en main au détriment des dirigeants initialement en place. Par d’autres moyens, par d’autres vecteurs. J’en profite donc pour vous présenter un bref portrait de Jerry Rawlings, chef d’Etat du Ghana de 1981 à 2001. A travers son parcours nous observerons les raisons de sa volonté de changement, les ressorts qui ont permis son accession au pouvoir. Se posera également la question de la démocratie via l’exercice du pouvoir.

Jerry John Rawlings est né à Accra en 1947 d’une mère ghanéenne et d’un père écossais. Il se tourne très vite vers une carrière militaire et en 1969 entre dans l’armée de l’air ghanéenne dont il en deviendra Lieutenant d’aviation neuf ans plus tard en 1978.

En 1966, le gouvernement  d’indépendance de Kwame NKrumah est irrégulièrement renversé par les militaires avec l’aide de la CIA (cf. : « Interview with John Stockwell on Black Power » BBC 22 juin 1992). S’en suit alors une période de dix années d’instabilité politique où le pluralisme politique est suivi de nouveaux coups d’Etats ; où le gouvernement de Joseph Ankrah, à l’origine de la déchéance de Nkrumah, est lui-même délogé après élections par Edward Akufo-Addo dont le « Parti du Progrès » deviendra le parti unique jusqu’en 1972. En 1975, l’arrivée au pouvoir du Conseil Militaire Suprême aggrave une situation déjà critique dans un pays miné par la corruption. C’est pour lutter contre ce régime que Rawlings décide de fomenter un coup d’Etat en mai 1979. Ce coup d’Etat échoue et Rawlings est emprisonné pour mutinerie. Ses états de service passés lui confèrent un certain crédit qui lui permet d’être libéré très vite. Dès sa libération, Rawlings n’a qu’une seule idée en tête : préparer un nouveau coup d’Etat. C’est ce qu’il réalise en juin de la même année. Cette fois-ci, le coup d’Etat est un franc succès. Le lieutenant s’empresse alors de créer un Comité Insurrectionnel composé des cadres de l’armée qui l’aident à réaliser ce coup d’Etat. Dans un souci d’éradication définitive de  la corruption dans son pays, il fait fusiller 8 généraux dont 3 anciens chefs d’Etat.

Rawlings souhaite une certaine stabilité politique et financière au Ghana sans pour autant chercher à prendre le pouvoir. C’est ainsi que durant les semaines qui suivent, Rawlings s’attache, en tant que chef du Comité Insurrectionnel, a ramener le calme au Ghana tout en préparant de nouvelles élections libres. Ces dernières ont lieu en septembre 1979 et consacrent  Hilla Limann dirigeant intègre du People National Party. Si les premiers mois de Limann s’avèrent satisfaisants, les problèmes de corruption remontent très vite à la surface, accompagnés de plus grandes inégalités économiques et sociales. Face à cette désillusion, Rawlings décide de mener son troisième coup d’Etat en un peu plus de deux ans. Son objectif est clair cette fois : prendre le pouvoir. Ce coup d’Etat a lieu le 31 décembre 1981.

Dès lors, en tant que nouvel homme fort du Ghana, Rawlings a deux objectifs majeurs : instaurer une stabilité politique en luttant contre la corruption, et réduire considérablement les inégalités économiques et sociales.

Dès le début de l’année 1982, le nouveau président crée le Conseil Provisoire de Défense Nationale dirigé par ses alliés putschistes, puis supprime la constitution ainsi que les partis politiques. Durant les années 1983 et 1984, il utilise les prêts du FMI afin de financer un vaste programme économique de réformes qui permettra de considérablement réduire les difficultés économiques du pays. Après 10 ans sans constitution, et pressé par la communauté internationale, Rawlings décide d’en élaborer une nouvelle. En 1992 la IV République ghanéenne est proclamée. Le multipartisme est instauré ainsi que la tenue régulière d’élections.

Très vite, le climat politique devient de nouveau instable, la corruption et la défiance du pouvoir refaisant surface. De plus, les tensions sociales s’accentuent. Elu en 1992, Rawlings, face à tous ces problèmes se voit contraint de précipiter les élections de 1996. Son parti est réélu à la majorité absolue. En 2000, conformément à la constitution, Rawlings ne peut se présenter. Kufuor est élu président devant J.A. Mills, le protégé du président sortant.

Dix ans après son départ du pouvoir, Rawlings n’en a pas pour autant quitté la vie politique. Défenseur du Panafricanisme à l’instar de son ainé Nkrumah, il est devenu un « conseillé de luxe » pour tous les présidents du continent en difficultés. Il a récemment exprimé son soutient à la Somalie en tant que Haut représentant de l’Union Africaine. Il a aussi appelé à l’apaisement en Côte-d’Ivoire. Il est également devenu, aux yeux du monde, le symbole d’une Afrique moderne ; l’exemple à copier pour tous les autres pays du continent comme le prouve l’éloge de B.Obama lors de son discours à Accra en juillet 2009.

On a pu observer que « l’ère  Rawlings » est aisément décomposable en deux périodes distinctes :

Le temps du soulèvement (1979-1992) dans lequel j’englobe la révolte et la reconstruction. Période faite de rigueur et de restriction des libertés collectives. Puis le temps de ce que l’on pourrait appeler la « mise en règle » du Ghana (1992-2001). Période où le chef d’Etat a tâché d’aligner son pays sur les normes internationales et les règles basiques de démocratie : retour du pluralisme politique, élaboration d’une nouvelle constitution donnant naissance à la IVe République ghanéenne etc. On voit bien à travers cet exemple- et pour effectuer le parallèle avec la situation de la Tunisie et de l’Egypte aujourd’hui- que le succès d’une révolte se mesure surtout à la nature des événements qui lui succèdent.

Cela étant dit une question importante peut se poser : pourrait-on, aujourd’hui, laisser un pays effectuer son processus de démocratisation sans ingérence quelconque de la communauté internationale ? Si Rawlings opère un retour à la démocratie pour le Ghana, cela passe avant tout par une période plus austère pouvant, en certains points, aller en contradiction avec les principes démocratiques.

La précipitation dans ce processus peut entraîner une ingérence provoquant un éventuel retour à la situation d’avant la révolte. La grande différence entre l’exemple cité ici et les exemples tunisien et égyptien étant que le Ghana a trouvé son Salut via un homme tandis qu’aujourd’hui ce sont les peuples qui luttent pour le peuple ; la démonstration la plus éclatante de la démocratie en marche.

 

ParRichardMBK

FRONTIÈRES ET SÉCURITÉ

Chercheur, Responsable du programme Afrique subsaharienne à l’Institut Français des Relations Internationales

Alain Antil

Les frontières des États africains sont souvent perçues comme étant les angles morts de la sécurité des territoires. Cette perception renvoie à l’idée que les appareils sécuritaires sont généralement, avec des variantes selon les pays, sous dimensionnés par rapports aux territoires et aux populations qu’ils sont censés protéger ; qu’il s’agisse d’équipements, des capacités d’observations ou encore des effectifs – le ratio forces de sécurité/populations au sud du Sahara est en effet très en dessous de la moyenne mondiale -. Ce sous-dimensionnement renvoie plus largement à la difficulté, voire dans certains cas à l’impossibilité, des appareils étatiques à délivrer des services de qualité, à doter d’équipements structurants et à exercer un pouvoir régalien sur l’ensemble de leur territoire. Dès lors, les territoires étatiques sont marqués par des discontinuités fortes, par des inégalités face à l’État et présentent des marges ou des périphéries délaissées et/ou sous-intégrées à l’État.

La question des marges, des périphéries, recoupe évidemment la question des zones frontalières. Un recoupement néanmoins partiel car certaines zones frontalières ne sont pas des périphéries délaissées et il existe des espaces marginaux qui ne sont pas dans les zones frontalières. Si nous opérons cette distinction, c’est pour resituer la question des frontières dans une série de débats tout à fait essentiels pour les États africains contemporains et qui ne se résume pas à la question de la « marginalité ».

1 – La fiscalité de nombreux États au sud du Sahara repose, dans une partie non négligeable, sur une « fiscalité de porte » ; le contrôle et l’imposition des flux entrants et sortants de marchandises est donc si non essentielle du moins importante pour l’existence matérielle de l’État.

2 – Les discours politiques et la littérature scientifique ont longtemps insisté sur le caractère arbitraire des découpages territoriaux – et partant des frontières – issus de la colonisation européenne. Cependant ces territoires et ces frontières ont par là même été au centre des constructions nationales post-indépendances . L’existence des frontières est une ressource pour les populations des zones frontalières (d’autant plus importantes que celles-ci sont dans des périphéries délaissées) sur un mode légal via le commerce, le transport ou le change, sur un mode illégal (contrebande) ou sur un mode criminel (trafics).

3 – Ces activités peuvent être aussi pratiquées par d’autres acteurs, exogènes ou non à la zone : entrepreneurs, mafias, groupes armés en compétition ou en collaboration avec les communautés frontalières.

4 – Les États africains contemporains sont plongés dans une double et contradictoire injonction. D’une part, ils doivent assurer leur fonction de sécurité et de contrôle de leur territoire et de leurs frontières. D’autre part ils sont censés ouvrir davantage leurs territoires aux investissements, à la mobilité humaine (libre circulation au sein de la CEDEAO, extension du passeport africain unique etc.) et aux marchandises . Face à un monde plus « liquide » c’est-à-dire aux mobilités et aux flux transnationaux – et notamment illicites – de plus en plus importants, les capacités de contrôle et de régulation des États sont d’autant plus essentielles. Les menaces sur les zones frontalières, que celles-ci soient terrestres ou maritimes sont multiples : flux illicites sont particulièrement dangereux de par leur capacité à financer des groupes armés terroristes ou irrédentistes, en tous cas opposés à l’État et menaçant pour les populations ; pillages des ressources naturelles, multiples atteintes à l’environnement (dépôts de produits toxiques sur les côtes comme en Somalie) qui mettent en danger le mode de vie et la santé des communautés locales ; utilisation du territoire comme sanctuaire ou base arrière par des groupes mafieux ou des entrepreneurs de la violence agissant dans des pays voisins – ce qui risque d’envenimer les relations avec ces mêmes pays – ; utilisation de l’espace aérien sans autorisation.

Face à tous ces périls, les États et leurs partenaires internationaux doivent collaborer pour trouver des solutions innovantes ainsi que resserrer les liens entre les divers appareils sécuritaires. Plusieurs chantiers de réflexion sont ouverts sur les questions de sécurité frontalières, prérequis pour imaginer des solutions innovantes. Ces réflexions se dirigent dans trois directions.

1 – Un travail sur une répartition claire des prérogatives des différentes forces de sécurité (armée, douane, gendarmerie…) est nécessaire, tout en intégrant le fait que les problématiques à traiter (circulations des hommes, des marchandises, circulation des groupes armées ou de groupes criminels, pillages de ressources, protections des populations frontalières…) sont à la fois très diverses et parfois étroitement intriquées. La coopération interservice, l’échange d’informations, la capacité à être présent et mobile dans les espaces concernés, d’entretenir des liens de confiance avec les populations qui peuvent en retour participer à l’effort de renseignement sont déterminants. Certaines zones sont tellement vastes que le contrôle et la sécurisation doivent passer par la création d’unités mixtes et de commandement unique des différents services. Il est évidemment illusoire de vouloir bâtir des coopérations régionales et/ou avec les pays voisins étroites et efficaces si cette cohésion entre services n’est pas déjà acquise.

2 – Le deuxième chantier est effectivement la coopération avec les pays voisins, une coopération proclamée mais qui peine parfois à se matérialiser sur le terrain quand on n’a pas clairement répondu à des questions simples : a-t-on des points focaux identifiés, stables et réellement utilisés par les pays ? Est-ce que toute information doit emprunter un circuit administratif long (c’est-à-dire remonter la chaîne hiérarchique du pays a avant d’être envoyée dans le pays b et descendre vers le niveau opérationnel) ? Sinon quelles informations peuvent être échangées au niveau opérationnel et quelles autres doivent remonter ? Par ailleurs, il faut travailler à des pratiques innovantes comme les patrouilles conjointes, généraliser (là encore de manière encadrée) le droit de poursuite sur le territoire voisin, améliorer l’échange d’informations judiciaires et la célérité et l’efficience des mandats d’arrêt internationaux, travailler à l’harmonisation de certaines législations (sur les drogues par exemple), discuter à un niveau régional ou tout du moins entre pays concernés des subventions des États à certains produits agricoles ou autres (les distorsions de subvention et de prix créent mécaniquement des flux de contrebande).

3 – Enfin, il est souhaitable que les pays africains puissent disposer de moyens techniques supplémentaires (drones, avions, radar), pour les aider à mieux surveiller leurs territoires y compris les domaines maritimes et aériens. Ces appareillages apportent une plus value indiscutable mais accroissent le risque d’une dépendance accrue des pays africains (en termes financiers et techniques) de partenaires d’autres continents.

Cf. les travaux du géographe Roland Pourtier sur cette question, notamment sur l’exemple gabonais : Le Gabon : organisation de l’espace et formation de l’État, Thèse de Géographie, Paris I, 1986.
Toute la philosophie de réformes proposée aux Etats africains (comme les APE) est l’abaissement des barrières frontalières internes aux régions pour créer de vastes marchés ayant uniquement une frontière commerciale externe.
Cf. Zygmunt Bauman : La vie liquide, 2005.
D’un pays à l’autre on ne qualifie pas de drogue exactement les mêmes produits.