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FRONTIÈRES ET SÉCURITÉ

ParRichardMBK

FRONTIÈRES ET SÉCURITÉ

Chercheur, Responsable du programme Afrique subsaharienne à l’Institut Français des Relations Internationales

Alain Antil

Les frontières des États africains sont souvent perçues comme étant les angles morts de la sécurité des territoires. Cette perception renvoie à l’idée que les appareils sécuritaires sont généralement, avec des variantes selon les pays, sous dimensionnés par rapports aux territoires et aux populations qu’ils sont censés protéger ; qu’il s’agisse d’équipements, des capacités d’observations ou encore des effectifs – le ratio forces de sécurité/populations au sud du Sahara est en effet très en dessous de la moyenne mondiale -. Ce sous-dimensionnement renvoie plus largement à la difficulté, voire dans certains cas à l’impossibilité, des appareils étatiques à délivrer des services de qualité, à doter d’équipements structurants et à exercer un pouvoir régalien sur l’ensemble de leur territoire. Dès lors, les territoires étatiques sont marqués par des discontinuités fortes, par des inégalités face à l’État et présentent des marges ou des périphéries délaissées et/ou sous-intégrées à l’État.

La question des marges, des périphéries, recoupe évidemment la question des zones frontalières. Un recoupement néanmoins partiel car certaines zones frontalières ne sont pas des périphéries délaissées et il existe des espaces marginaux qui ne sont pas dans les zones frontalières. Si nous opérons cette distinction, c’est pour resituer la question des frontières dans une série de débats tout à fait essentiels pour les États africains contemporains et qui ne se résume pas à la question de la « marginalité ».

1 – La fiscalité de nombreux États au sud du Sahara repose, dans une partie non négligeable, sur une « fiscalité de porte » ; le contrôle et l’imposition des flux entrants et sortants de marchandises est donc si non essentielle du moins importante pour l’existence matérielle de l’État.

2 – Les discours politiques et la littérature scientifique ont longtemps insisté sur le caractère arbitraire des découpages territoriaux – et partant des frontières – issus de la colonisation européenne. Cependant ces territoires et ces frontières ont par là même été au centre des constructions nationales post-indépendances . L’existence des frontières est une ressource pour les populations des zones frontalières (d’autant plus importantes que celles-ci sont dans des périphéries délaissées) sur un mode légal via le commerce, le transport ou le change, sur un mode illégal (contrebande) ou sur un mode criminel (trafics).

3 – Ces activités peuvent être aussi pratiquées par d’autres acteurs, exogènes ou non à la zone : entrepreneurs, mafias, groupes armés en compétition ou en collaboration avec les communautés frontalières.

4 – Les États africains contemporains sont plongés dans une double et contradictoire injonction. D’une part, ils doivent assurer leur fonction de sécurité et de contrôle de leur territoire et de leurs frontières. D’autre part ils sont censés ouvrir davantage leurs territoires aux investissements, à la mobilité humaine (libre circulation au sein de la CEDEAO, extension du passeport africain unique etc.) et aux marchandises . Face à un monde plus « liquide » c’est-à-dire aux mobilités et aux flux transnationaux – et notamment illicites – de plus en plus importants, les capacités de contrôle et de régulation des États sont d’autant plus essentielles. Les menaces sur les zones frontalières, que celles-ci soient terrestres ou maritimes sont multiples : flux illicites sont particulièrement dangereux de par leur capacité à financer des groupes armés terroristes ou irrédentistes, en tous cas opposés à l’État et menaçant pour les populations ; pillages des ressources naturelles, multiples atteintes à l’environnement (dépôts de produits toxiques sur les côtes comme en Somalie) qui mettent en danger le mode de vie et la santé des communautés locales ; utilisation du territoire comme sanctuaire ou base arrière par des groupes mafieux ou des entrepreneurs de la violence agissant dans des pays voisins – ce qui risque d’envenimer les relations avec ces mêmes pays – ; utilisation de l’espace aérien sans autorisation.

Face à tous ces périls, les États et leurs partenaires internationaux doivent collaborer pour trouver des solutions innovantes ainsi que resserrer les liens entre les divers appareils sécuritaires. Plusieurs chantiers de réflexion sont ouverts sur les questions de sécurité frontalières, prérequis pour imaginer des solutions innovantes. Ces réflexions se dirigent dans trois directions.

1 – Un travail sur une répartition claire des prérogatives des différentes forces de sécurité (armée, douane, gendarmerie…) est nécessaire, tout en intégrant le fait que les problématiques à traiter (circulations des hommes, des marchandises, circulation des groupes armées ou de groupes criminels, pillages de ressources, protections des populations frontalières…) sont à la fois très diverses et parfois étroitement intriquées. La coopération interservice, l’échange d’informations, la capacité à être présent et mobile dans les espaces concernés, d’entretenir des liens de confiance avec les populations qui peuvent en retour participer à l’effort de renseignement sont déterminants. Certaines zones sont tellement vastes que le contrôle et la sécurisation doivent passer par la création d’unités mixtes et de commandement unique des différents services. Il est évidemment illusoire de vouloir bâtir des coopérations régionales et/ou avec les pays voisins étroites et efficaces si cette cohésion entre services n’est pas déjà acquise.

2 – Le deuxième chantier est effectivement la coopération avec les pays voisins, une coopération proclamée mais qui peine parfois à se matérialiser sur le terrain quand on n’a pas clairement répondu à des questions simples : a-t-on des points focaux identifiés, stables et réellement utilisés par les pays ? Est-ce que toute information doit emprunter un circuit administratif long (c’est-à-dire remonter la chaîne hiérarchique du pays a avant d’être envoyée dans le pays b et descendre vers le niveau opérationnel) ? Sinon quelles informations peuvent être échangées au niveau opérationnel et quelles autres doivent remonter ? Par ailleurs, il faut travailler à des pratiques innovantes comme les patrouilles conjointes, généraliser (là encore de manière encadrée) le droit de poursuite sur le territoire voisin, améliorer l’échange d’informations judiciaires et la célérité et l’efficience des mandats d’arrêt internationaux, travailler à l’harmonisation de certaines législations (sur les drogues par exemple), discuter à un niveau régional ou tout du moins entre pays concernés des subventions des États à certains produits agricoles ou autres (les distorsions de subvention et de prix créent mécaniquement des flux de contrebande).

3 – Enfin, il est souhaitable que les pays africains puissent disposer de moyens techniques supplémentaires (drones, avions, radar), pour les aider à mieux surveiller leurs territoires y compris les domaines maritimes et aériens. Ces appareillages apportent une plus value indiscutable mais accroissent le risque d’une dépendance accrue des pays africains (en termes financiers et techniques) de partenaires d’autres continents.

Cf. les travaux du géographe Roland Pourtier sur cette question, notamment sur l’exemple gabonais : Le Gabon : organisation de l’espace et formation de l’État, Thèse de Géographie, Paris I, 1986.
Toute la philosophie de réformes proposée aux Etats africains (comme les APE) est l’abaissement des barrières frontalières internes aux régions pour créer de vastes marchés ayant uniquement une frontière commerciale externe.
Cf. Zygmunt Bauman : La vie liquide, 2005.
D’un pays à l’autre on ne qualifie pas de drogue exactement les mêmes produits.

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