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Un autre regard pluriel sur la marche de l’Afrique et du reste du monde

Les métastases de la « Françafrique »

ParRichardMBK

Les métastases de la « Françafrique »

Par Sayë (Richard) MBOUMA KOHOMM

Le 28 novembre dernier, le président français, Emmanuel Macron, en visite à Ouagadougou avant le sommet Afrique-Europe qui se tenait à Abidjan, s’adressant aux étudiants burkinabés réunis à l’Université Joseph Ki-Zerbo et au-delà, à la jeunesse des anciennes colonies françaises d’Afrique, dans un discours que certains observateurs ont qualifié d’arrogant sous le prétexte du « parler vrai », dit, au sujet du système néocolonial qui perdure depuis les indépendances communément appelé « Françafrique » : « Je ne vais pas vous dire qu’elle est la politique africaine de la France, car il n’y a plus de politique africaine de la France ! ». Mais curieusement, la dernière partie de ce long discours, sera consacrée à un long plaidoyer pour que la jeunesse africaine s’approprie la langue française qui « Enfin, en nous retrouvant ensemble par ce qui nous unit par-delà ou par avant la culture et le sport dans cet amphithéâtre même le ciment principal qu’il y a entre nous, celui tellement évident qu’on finit par ne plus le mentionner, c’est la langue, j’allais dire la langue française. Oui, c’est bien la langue française mais à vrai dire il y a bien longtemps que cette langue française, notre langue, n’est plus uniquement française. Elle a parcouru le monde entier et elle est ce qui nous unit. Notre langue française c’est une chance pour nous et notre langue a un avenir, ça n’est pas simplement un patrimoine à protéger et cet avenir se joue pour beaucoup en Afrique, ici. »

Il poursuit plus loin : «Il y a bien longtemps que la langue française n’est plus uniquement française. Elle est d’autant, voire davantage africaine que française. Elle a son point d’équilibre quelque part entre Kinshasa et Brazzaville, bien plus qu’entre Paris et Montauban. »

Or, au-delà des commentaires hâtifs et autres billevesées affligeantes, le sérieux de la réflexion que les jeunesses des anciennes colonies françaises doivent mener sur les relations que la nouvelle Afrique doit établir aussi bien avec la France qu’avec le reste du monde doit être basée sur la connaissance de l’histoire des relations de l’Afrique – notamment les pays subsahariens – avec les puissances impérialistes afin de mieux bâtir celles fondées sur des partenariats équitables, justes et mutuellement bénéfiques, débarrassés des scories des systèmes iniques du type « Françafrique ».

Aussi, me permets-je de rappeler ici les origines d’un tel système, sa mutation dans le temps et sa nature actuelle.

Acte I : Bref rappel historique de ses origines.

Avant la fameuse Conférence de Berlin de 1884-1885, la présence européenne en Afrique était essentiellement d’ordre commercial. A l’exception du Mozambique sous domination portugaise, la Gambie qui était sous celle des Britanniques et le Sénégal sous celle des Français, la situation n’évolua que lentement au cours de la deuxième moitié du XVIIIe siècle. Dès l’abolition de l’esclavage par les Anglais en 1803, la traite négrière fut remplacée par l’or, l’ivoire, l’huile de palme, les plumes d’autruches et par divers autres produits de moindre importance. Mais dès le début du XIXe siècle, les occupations de territoires va s’accélérer. Sous l’influence des commerçants, des missionnaires religieux et des abolitionnistes, les Britanniques se mirent à créer des colonies (Sierra-Leone (1807), Gold Coast (1830-1874), Nigeria (1861). Ils vont s’emparer de la colonie du Cap (Afrique du Sud) que les Hollandais leur abandonnèrent en 1815 où vivaient quelques 30 000 Boers avec autant d’esclaves noirs et 20 000 Hottentots réduits aussi à l’état de servitude.

A cette époque, les Français ne se passionnaient pas encore pour l’Afrique. En dehors de la grogne des marins français qui furent ulcérés d’avoir été obligés de céder aux Anglais « l’Île de France » que ces derniers rebaptisèrent Île-Maurice de son premier nom hollandais, il n’y a pas encore de rivalités entre Anglais et Français dans cette partie de l’Afrique australe et de l’océan Indien. Néanmoins, cherchant des compensations, les marins français disputèrent d’abord aux missionnaires anglais les faveurs des Hovas du plateau malgache, puis s’établirent à Nossy-Bé, aux Comores, tout en préparant en 1843 la conquête complète de Madagascar à partir de Diégo-Suarez. Mais le Gouvernement français refusa de cautionner leur entreprise. Il changea cependant d’avis lorsque les marins, toujours très actifs, soupçonnant les Anglais de vouloir occuper toute la côte du Golfe de Guinée allant de la Côte d’Ivoire actuelle jusqu’au Gabon ; c’est ainsi que par simple souci de prestige national des cercles coloniaux – donc sans réel intérêt économique ni culturel – , la France va occuper Grand Bassam et Assyni en Côte d’Ivoire, le Gabon jusqu’à l’embouchure de l’Ogooué et Cotonou (ancien Dahomey), en signant des traités avec les chefs noirs qui les plaçaient sous l’autorité des officiers français. Il n’y eut aucune réaction ni inquiétude de la part des Anglais de ce soudain activisme des Français, préoccupés par la recherche de la source du Nil et de la découverte des contrées situées à l’intérieur du continent.

Il faut savoir que jusqu’en 1870, les Français avaient peu contribué à l’immense œuvre d’exploration de l’Afrique qui fut menée en grande partie sous l’égide des Britanniques. La motivation de ces derniers était double : scientifique et humanitaire (le combat contre la traite esclavagiste) à l’origine, ils prirent conscience des riches possibilités que l’avenir réservait au commerce, aux plantations, aux exploitations minières et industrielles de ce continent. Il pourrait être propice à l’établissement des Blancs obligés de quitter l’Europe où ils ne trouvaient plus les moyens de subsister. Il suffisait, pensaient les Anglais, d’y pénétrer aisément et de s’y maintenir. Mais même en Angleterre, le continent Africain ne fut pas à ce moment là une préoccupation des diplomates. Moins encore celle des Français. Les grandes questions à cette époque furent celles de l’unité allemande et italienne ; les affaires d’Orient (rivalités anglo-russes concernant les voies d’accès aux Indes et sur Constantinople, qui risquaient de passer sous l’influence des tsars) ; rivalités franco-britanniques sur l’Egypte et le Maghreb avec l’installation des Français en 1830 en Algérie. L’Afrique subsaharienne jusque-là, était l’affaire des commerçants, des missionnaires, de quelques explorateurs et officiers marins. Elle n’intéressait pas les diplomates européens dédaigneux à l’égard d’un monde nouveau et inconnu !

Mais une nouvelle vision de l’Afrique va apparaître au cours de la décennie 1870-1880. Avec la découverte en 1867 de diamant au Transvaal (Afrique du Sud), puis celle de l’or du Rand en 1881 et du cuivre en Rhodésie (actuelles Zambie et Zimbabwe), rangèrent l’Afrique parmi les continents où on pouvait facilement faire fortune. Les découvertes minières réveillèrent de vieilles histoires sur la présence de l’or dans beaucoup de régions du continent noir. Les Portugais l’avaient cherché au Benguela (Angola), les Anglais et les Français savaient qu’il en existait au Soudan (actuel Mali), notamment à Tombouctou. Partout, on soupçonnait des trésors enfouis, des terres fertiles comme l’écrivait Elisée Reclus, savant réputé, dans sa « Géographie universelle » (tomme V, 1885), s’agissant de Bahr et de Ghazal : « Régions d’une rare fertilité… Cinquante millions d’habitants vivraient à l’aise dans ces contrées. »

« a scramble for Africa » (une course aux colonies)

Cet intérêt nouveau pour l’Afrique suscita de projets mirobolants de la part de nombreux colonisateurs affairistes. Chacun y allait de son projet ; pas toujours purement mercantiles. A l’exemple de Ferdinand de Lesseps qui, en inaugurant en 1869 devant un parterre de rois le canal de Suez, était devenu l’un des bienfaiteurs de l’humanité. Sans être ingénieur ni d’avoir négocié ou obtenu l’accord des diplomates, il avait réalisé son ouvrage en s’adressant aux petits souscripteurs du monde entier auprès desquels il trouva les financements nécessaires pour construire un canal qui rapprochait les trois continents que sont l’Afrique, l’Asie et l’Europe et en tant que voie de navigation neutre, fit profiter à tous les pays l’accélération du commerce international. D’autres projets comme le chemin de fer transafricain imaginé par l’ingénieur français Amédée Sébillot qui prévoyait relier Alger à Johannesburg et le Cap, en passant par Igharghar au Sahara algérien, Obock, puis le Tchad, avec un embranchement vers Ouidah (Bénin), n’était pas totalement absurde – puisqu’au même moment, les Américains commencèrent la construction du transcontinental : l’Union Corporation qui relit New York à San Francisco et qui fut achevé en 1872, montrait qu’il était et reste possible de réaliser pareil ouvrage. Les Anglais aussi élaborèrent un autre projet de chemin de fer destiné à relier le Cap au Caire. Sans que cela soit exhaustif, on peut citer des projets hydrauliques du capitaine français Roudaire visant à créer une mer intérieure en drainant par un canal, les eaux de la Méditerranée vers le sud de la Tunisie afin de fertiliser le désert du Sahara. Bien sûr, certains projets obscurs comme celui de Pierre Caquereau, originaire de Bordeaux, qui lança en 1882, une souscription publique en vue de fonder au Fouta-Djalon (Guinée Conakry), une « société coopérative, scientifique, industrielle, hospitalière et maternelle de l’Afrique centrale et occidentale » relevaient d’intérêts personnels. Exploiter les mines, construire les routes, les barrages et les chemins de fer, créer des plantations dans des pays neufs en partie encore inexplorés, non seulement nécessitent d’énormes capitaux mais aussi, qu’il faut y aller et s’y installer. La course aux possessions était lancée.

Dès lors, il appartenait aux gouvernements européens de leurs assurer le contrôle de ces territoires et d’assumer les lourds financements de leurs équipements. Or, les gouvernements européens n’étaient pas disposés à prendre en charge les frais de coûteuses expéditions de conquête qui ne sont à leurs yeux, que des opérations de prestige faites par des militaires, des scientifiques et des commerçants en mal d’exotisme. Pour s’y soustraire, le moyen le plus commode était de s’entendre entre eux pour délimiter les sphères d’influences concédées par les chefs africains à leurs ressortissants ; ensuite, abandonner à ces derniers, la charge du financement de leurs investissements par la concession des compagnies à charges. D’autant que les rivalités commerciales (entre compagnies allemandes et françaises au Cameroun) et parfois militaires, (le conflit opposant les gouverneurs français du Sénégal et anglais de Sierra Leone), devenaient de plus en plus nombreux. Car à cette époque, ces deux puissances impériales considéraient déjà l’Afrique comme leur « chasse gardée » ; malgré le fait que seuls quelques aventuriers militaires-explorateurs ou commerçants – s’agissant de la France – scientifiques, missionnaires ou humanitaristes pour la Grande Bretagne, parcourraient le continent en dupant les chefs locaux par des traités sans valeur – puisque non reconnus par leurs gouvernements respectifs – ou en soumettant par la violence les populations locales.

Elles sont rejointes par l’Allemagne. Le Chancelier Otto von Bismarck qui était au départ et pendant longtemps hostile aux conquêtes coloniales, se laissa convaincre par les puissants lobbies économiques représentés par des compagnies commerciales de Hambourg opérant sur la côte atlantique notamment au Cameroun, au Togo et au Sud-ouest Africain (actuelle Namibie), de protéger leurs intérêts qu’elles estiment menacés par les Britanniques et les Français. Pour le prestige du Reich, l’Empire allemand ne pouvait pas rester à l’écart de cette ruée vers l’Afrique. Il devait aussi se lancer dans la course aux colonies appelée « scramble for Africa ». De surcroît, la concurrence sur le terrain devenant vive, il fallait éviter d’autres conflits entre puissances européennes – celui ayant opposé l’Allemagne à la France en 1870-1871 au cours duquel la France vaincue, perdit l’Alsace-Lorraine – le Chancelier allemand convoqua à Berlin, une conférence internationale sur l’Afrique du 13 novembre 1884 au 26 février 1885 dont voici le Préambule :

« Au nom de Dieu Tout Puissant,

Sa Majesté l’Empereur d’Allemagne, Roi de Prusse, Sa Majesté l’Empereur d’Autruche, Roi de Bohème etc. et Roi Apostolique de Hongrie, Sa Majesté le Roi des Belges, Sa Majesté le Roi de Danemark, Sa Majesté le Roi d’Espagne, le Président des Etats-Unis d’Amérique, le Président de la République Française, Sa Majesté la Reine du Royaume Uni de Grande Bretagne et d’Irlande, Impératrice des Indes, Sa Majesté le Roi d’Italie, Sa Majesté le Roi des Pays-Bas, Grand Duc de Luxembourg etc. , Sa Majesté le Roi du Portugal et des Algarves etc. etc. etc., Sa Majesté l’Empereur de Toutes les Russies, Sa Majesté le Roi de Suède et de Norvège etc. etc. et Sa Majesté l’Empereur des Ottomans,

« Voulant régler dans un esprit de bonne entente mutuelle les conditions lesplus favorables au développement du commerce et de la civilisation dans certaines régions de l’Afrique, et assurer à tous les peuples les avantages de la libre navigation sur les deux principaux fleuves africains qui se déversent dans l’Océan Atlantique ; désireux d’autre part de prévenir les malentendus et les contestations que pourraient soulever à l’avenir les prises de possessions nouvelles sur les côtes de l’Afrique, et préoccupés en même temps des moyens d’accroître le bien-être moral et matériel des populations indigènes, ont résolu, sur l’invitation qui leur a été adressée par le Gouvernement Impérial d’Allemagne, d’accord avec le Gouvernement de la République Français, de réunir à cette fin une Conférence à Berlin et ont nommé pour leurs Plénipotentiaires à savoir :

(noms à voir au Recueil Général des Traité, 2è série page 414-427, Archives de la Bibliothèque de Paris)… lesquels, munis de pleins pouvoirs qui ont été trouvés en bonne et due forme, qui ont successivement discuté et adopté… »

En effet, ils adoptèrent une déclaration en 38 articles à partir de laquelle les puissances étrangères se partagent l’Afrique en l’absence de représentants du continent !

Cependant, l’évolution sur le terrain africain fera apparaître très rapidement que la Conférence de Berlin ne fut qu’une ruse de la part de Bismarck permettant à l’Allemagne d’avoir une part significative du gâteau africain et de couvrir les manigances du Roi Léopold II de Belgique au Congo ; territoire qui devient sa propriété privé à la suite de la Conférence. En effet, en vertu de l’Article 34 qui stipule que : « La Puissance qui dorénavant prendra possession d’un territoire sur les côtes du Continent Africain situé en dehors de ses possessions actuelles, ou qui, n’en ayant pas eu jusque-là, viendrait à en acquérir, et de même, la Puissance qui y assumera un protectorat, accompagnera l’acte respectif d’une notification adressée aux autres Puissances signataires du présent Acte, afin de les mettre à même de faire valoir, s’il y a lieu leurs réclamations » […] , «a scramble for Africa » (une course aux colonies) effrénée s’engagea dès lors entre les trois Puissances impériales : Allemagne, Angleterre, France.

Paradoxalement, c’est en France que fut théorisée la forme de colonisation dite « moderne » ; elle dont les populations étaient peu enclines à l’émigration et dont l’industrie, peu développée par rapport à la Grande Bretagne, ne souffrait pas de manque de débouchés ou de matières premières. La doctrine fut d’abord exposée par Paul Leroy-Beaulieu dans un livre intitulé « De la colonisation chez les peuples modernes » parus en 1874. Elle consistait en substance à remplacer l’action des marins et des militaires assoiffés de prestige, ou celle des armateurs à la recherche de rentabilité immédiate, par une colonisation « adaptée à la France dont la population n’émigrait pas, à la République, respectueuse du droit des peuples à disposer d’eux-mêmes, et hostile à la conquête militaire ; une colonisation de cadres et de capitaux, de techniciens qui enseigneraient aux indigènes les procédés modernes de mise en valeur, construiraient les routes, les voies ferrées, les barrages, introduiraient les cultures nouvelles et l’élevage rationnel. Les famines disparaîtraient, les maladies reculeraient. Les populations, progressivement instruites, s’organiseraient, jouiraient d’une autonomie interne semblable à celle du dominion britannique, auraient leurs gouvernements, leurs douanes, leurs armées, et contribueraient au prestige de la France à laquelle elles seraient associées et qui les représenterait à l’étranger ». Hélas, cette doctrine, aux aspects séduisants, ignorait pourtant superbement la réalité sociale et culturelle de ces « indigènes » que la civilisation occidentale de la « race supérieurs » viendrait sortir de leur condition « sauvage » en leur apportant la lumière civilisatrice. Cette même observation peut s’appliquer à certaines parties du discours de Macron à Ouagadougou qui, malgré de propos habiles qui flattent une attente, cachent une duplicité inhérente à l’esprit typiquement français.

D’autant qu’en revenant à cette période, avec le désastre de la défaite de 1871 face à l’Allemagne, ces idées qui avaient traversé toute la période impériale, regagnèrent en force. Il faut dire que face à la honte, au désastre et au remord d’avoir abandonné les frères alsaciens et lorrains aux Allemands, les Français unanimes, en cette période de désarroi, souhaitent compenser la défaite en allant conquérir des territoires ailleurs puisqu’ils ne peuvent le faire en Europe ; afin de prouver au monde que la France, selon la réponse de Gambetta à Jules Ferry, reprenait son rang de « grande puissance » avec le protectorat sur la Tunisie.

La Gauche française qui va reprendre à son compte les idées de Paul Leroy-Beaulieu, ajoute à la raison politique de « grande puissance », la raison «économique : avec les colonies, l’Empire français pourra désormais fournir des débouchés aux produits de l’industrie française ; une troisième raison – philosophique – cette fois, s’ajoutera à la nécessiter de coloniser l’Afrique : « coloniser l’Afrique, c’est libérer les Africains en leur apportant la lumière et la civilisation de la patrie des lumières » proclame Jules Ferry dans un discours prononcé le 28 juillet 1885 devant l’Assemblée.

Emparez-vous de cette terre. Prenez-la ! A qui ? À personne !

Avant lui, Jean Jaurès, dans une réunion publique, s’écria : « Quand nous prenons possession d’un pays, nous devons y amener avec nous la gloire de la France. Et soyez sûrs qu’on lui fera bon accueil, car elle pour autant que grande, toute pénétrée de justice et de bonté ». Mais le discours le plus révélateur de la pensée coloniale française, arrogante et méprisante, est celui tenu par Victor Hugo le 18 mai 1879 lors d’un banquet. Voici ce que dit en substance ce leader des intellectuels de la Gauche française : « l’Europe a à côté d’elle, l’Afrique… Quelle terre que cette Afrique ! L’Asie a son histoire, l’Amérique a son histoire, l’Australie elle-même a son histoire ; l’Afrique n’a pas d’histoire. Une sorte de légende vaste et obscure l’enveloppe. Eh bien, cet effroi va disparaître. Déjà deux peuples colonisateurs ont saisi l’Afrique, la France tient l’Ouest et le Nord, l’Angleterre l’Est et le Midi. Voici l’Italie qui accepte sa part de travail colossal. Des cols, des passages, des détroits sont praticables ; cet univers qui effrayait les Romains attire les Français. Au XIXe siècle, le Blanc a fait du Noir un homme ; l’Europe fera de l’Afrique un monde. Refaire une Afrique nouvelle, rendre la vieille Afrique maniable à la civilisation, tel est le problème. L’Europe le résoudra. Allez peuples ! Emparez-vous de cette terre. Prenez-la ! A qui ? À personne. Prenez cette terre à Dieu. Dieu donne la terre aux hommes. Dieu donne l’Afrique à l’Europe. Prenez-la. Où les rois apporteraient la guerre, apportez la concorde. Prenez-la, non pour le canon, mais pour la charrue ; non pour le sabre, mais pour le commerce ; non pour la bataille, mais pour l’industrie ; non pour la conquête, mais pour la fraternité. [ … ] Versez votre trop-plein dans cette Afrique, et, du même coup, résolvez vos questions sociales, changez vos prolétaires en propriétaires. Allez faites ! Faites des routes, faites des ponts, faites des villes. Croissez, cultivez, colonisez, multipliez et que cette terre de plus en plus dégagée des prêtres et des princes, l’esprit divin s’affirme par la paix, et l’esprit humain par la liberté. ».ce discours, qui fut applaudi à tout rompre par l’assistance, voulait faire croire qu’en s’appropriant l’Afrique, « une terre qui n’appartient à personne » la France résoudrait ses problèmes en Europe.

Cependant, tous les leaders de la Gauche française n’étaient pas enthousiastes à l’idée coloniale. Georges Clémenceau par exemple en était opposé et pensait qu’au lieu de « se perdre dans le rêve colonial » qui n’occasionne que des « dépenses de luxes » les gouvernements de Gauche devraient s’occuper « des hommes, des Français qui demandent des dépenses utiles, fructueuses ». Était également opposé à l’aventure coloniale, en ce moment là, la Droite française dont la préoccupation première était la perte de l’Alsace et de la Lorraine au profit de l’Allemagne du fait de la défaite de 1871. Comme l’atteste la réponse du député de Droite Paul Déroulède au discours de Jules Ferry à l’Assemblée : « J’ai perdu deux sœurs (l’Alsace et la Lorraine) et vous m’offrez vingt domestiques » (allusion aux colonies d’Afrique) ; bien entendu, cette réticence à la conquête coloniale que ce soit de la Droite ou de certains leaders de la Gauche française ne fut que temporaire. Vers 1905, toute la classe politique française était devenue résolument colonialiste.

Acte II : Sa mutation dans le temps et sa nature

Les pratiques coloniales des deux grandes puissances colonisatrices que furent la Grande Bretagne et la France furent différentes sur le terrain. Cette différence va nettement se vérifier quand il fallait décoloniser. La Grande Bretagne qui pratiquait une administration indirecte « indirect administration board » et de décentralisation, a su opéré sans heurt majeur – à l’exception du Kenya – un transfert de pouvoir aux Africains jusqu’aux Indépendances.

Ce ne fut pas le cas de la France qui en toute vraisemblance, ne voulait pas décoloniser. Pour des intérêts économiques mais aussi, de prestige. Néanmoins, contrainte à la fois par les forces anticolonialistes africaines, les luttes des nationalistes et par les pressions américaines et soviétiques, elle devait, malgré elle, s’y résoudre. Pour contourner le problème des Indépendances des territoires colonisés, les gouvernants français imaginèrent plusieurs formules. Comme le projet de « l’Union Française » dont la Constitution stipulait au Titre III que « la France est une République indivisible formant avec les Etats et Territoires d’Outre-mer une union libre et consentie ». Elle ne fit pas long feu. Le fameux discours du charismatique leader guinéen Ahmed Sékou Touré en août 1958 « Nous préférons la pauvreté dans la liberté à la richesse dans l’esclavage » devant un Général de Gaule vexé, condamna irrémédiablement ce projet.

Comme on peut le constater, l’accession à l’Indépendance des Territoires africains colonisés par la France ne fut pas une volonté politique des autorités coloniales françaises ! Même une grande figure de la Gauche française comme Edouard Herriot, ancien Président du Conseil (Gouvernement), Maire de Lyon et président de l’Assemblée Nationale à la fin de la seconde guerre mondiale, déclare en 1946 à l’Assemblée composée en majorité de députés de Gauche issus de la résistance contre l’occupation allemande que « Si nous donnions l’égalité des droits aux peuples coloniaux, nous sérions la colonie de nos colonies … ». Face à l’échec de « l’Union Française » le Général Charles de Gaulle, revenu au pouvoir, terminant son tour d’Afrique qu’il effectue du 20 au 29 août 1958, allant de Madagascar, Congo Brazzaville, Côte d’Ivoire, Guinée Conakry et Sénégal, déclare le 28 août 1958 à Dakar devant une foule qui réclame l’Indépendance : « Ils veulent l’Indépendance, qu’ils la prennent ».

Dès lors, contrainte par les évènements à une évolution de sa politique coloniale, une loi, appelée « Loi-cadre » va aboutir en 1960, à l’accession à l’Indépendance de la plupart des anciennes colonies française d’Afrique noire.

Ayant éliminé entre 1958 et 1960, directement ou indirectement – par hommes de main interposés – des leaders nationalistes et indépendantistes en lutte contre la domination coloniale française, la France, sous la direction du Général de Gaule et jacques Foccart à la manoeuvre, passe le pouvoir à des hommes liges. Nous connaissons la suite. « Je te tiens, tu me tiens par la barbichette ». Ainsi, s’installe entre les milieux politiques et économiques français et les dirigeants des nouveaux États africains, ce qu’on va appelée « la Françafrique » : financements occultes, gouvernance calamiteuse, corruption endémique des dirigeants politiques, prévarication généralisée, émergence d’une bourgeoisie compradore…

Acte III : Perspectives

Et maintenant, les pays francophones d’Afrique noire pourront-ils guérir du « cancer » de la « Françafrique » ?

Comme tout cancer, « on a beau le racler, il en reste toujours un bout ! » dit un humoriste français dans un sketch. C’est rare d’en guérir ! Le nouveau président français, élu dans un contexte que j’ai décrit dans un article publié sur mon site web entre les deux tours, en admonestant les étudiants burkinabés « ne soyez pas bêtement anti-impérialistes » tout en les exhortant de devenir des « mercenaires » d’une francophonie qui conquiert, croit-il qu’il peut convainc vraiment d’être si éloigné de la politique sournoise et rusée de ses prédécesseurs, du Général de Gaule à François Hollande ? D’instrumentalisation des anciennes colonies d’Afrique noire pour la préservation des intérêts stratégiques et du prestige de la France laquelle change souvent de forme mais non d’objectifs ? Pourrait-il tenir le même discours à Hanoï, Phnom Pen ou Vientiane, capitales des anciennes colonies indochinoises ?

Acte IV : perspectives

En ce début du XXIe siècle, les relations afro-françaises doivent être bâties et obéir aux règles intangibles de réciprocité. Par exemple, la Langue française ne peut être une Langue africaine. « La Langue est le reflet de l’identité et de l’âme d’un peuple » écrivait Lamartine. Tout comme le Swahili, l’Haoussa, le Lingala ou le Bambara ne pourront devenir des Langues officielles parlées dans les bureaux de poste d’Angoulême ou d’Amiens. Que les Langues anglaise, française, espagnole ou chinoise soient des Langues de communication que doivent impérativement maîtriser les jeunes Africains ne peut qu’être très recommandé ; dans un monde où elles sont dominantes dans les milieux scientifiques et des affaires, des échanges économiques et culturels, leur maîtrise est une nécessité. Mais demander à la jeunesse africaine de devenir des « mousquetaires » de la francophonie dans la bataille de l’hégémonie du « soft power » que se livrent de plus en plus l’Anglais, le Mandarin et le Français ne peut paraître que comme un surcroît de ruse de la part du jeune président français ; n’ayant pour but que de perpétuer un système qui cherche sans relâche à adapter ses méthodes en fonction des époques. Seul l’éveil d’une jeunesse africaine aux enjeux présents et futurs saura séparer l’ivraie de l’engrais des diverses sollicitations.

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